Le bruit semblait venir de l'atelier. Elle longea le couloir et se tint silencieuse, cachée au coin de la porte. Elle jeta un rapide regard dans la pièce, espérant ne pas être vue. On aurait dit que des voix sortaient de la chemise qu'elle n'avait pas terminé et qu'elle avait abandonné sur la table. Celle qu'elle était en train d'assembler avant. Avant que tout n'arrive ou plutôt que beaucoup ne s'arrête..


Les voix n'étaient que des filets, des chuchotements, alors elle se pencha un peu pour mieux voir mais surtout entendre :


.."Chagrin était assis tout à la pointe du col, les pieds qui pendouillaient dans le vide. Il finissait de sécher ses larmes. Ses joues rebondies bondissant et rebondissant au rythme de sa mastication : il finissait son goûter (pleurer tant lui avait donné faim et un peu mal à la tête aussi ). Il avait longtemps reniflé sa peine. Longtemps, avec des sanglots à vous fendre le coeur. Mais aujourd'hui, rien à faire; c'était fini. Bah..il ne s'inquiétait pas, il savait que certains jours, il pourrait à nouveau monter sur scène et telle une diva, pleurer ses plus belles larmes.


Colère et Espoir, assis sur une des boutonnières, faisaient pâle figure aussi. L'une éteinte et l'autre, presque transparent. Là, sans énergie, vidés de leur substance. Et leur silence était délicieux comme celui qui surgit quand on éteint l'aspirateur.
Tout était silencieux et paisible. De cette paisibilité si brève que lorsque qu'on la perçoit (ou l'aperçoit) elle a déjà quasiment disparue pour devenir habituelle. Ce moment de grâce où l'on goûte à la perfection l'espace d'un instant, comme le calme après la tempête.


Ce silence, Raison, peinardement lovée sous un pli du tissu , le sirotait avec bonheur. Elle s'en attribuait le mérite (la raison aime le mérite plus qu'elle même) et en était très fière. Certaine de son impact sur ses frères et soeurs, elle goûtait au plaisir de son auto-satisfaction et se gaussait de son savoir-faire. Sans se douter, que parfois la raison vient du coeur...


Bien sûr, ce bref moment de perfection fût interrompu (comme ils le sont toujours, c'est ainsi.) par un joyeux piaillement. Parés de leurs nouvelles toilettes, colorés comme des perroquets. Orgueil et Confiance, qui n'étaient vêtus et fardés ainsi que pour camoufler leur trac de reprendre du service, surgirent sur la chemise ,comme on met les pieds dans le plat.
La violence de leur arrivée fît pâlir Espoir encore un peu plus. Il se leva d'un bond, en sortant le poitrail pensant se donner de la prestance. Mais on voyait à présent clairement à travers son ventre. Là où se nichent d'ordinaire les entrailles, il n'y avait plus rien ou plutôt si, on y voyait des moutons !
Chagrin qui s'ennuyait ferme à présent, fût ravi de cette diversion. il accrocha son regard au ventre d' Espoir comme à un téléviseur. Il resta là, à fixer son regard vide sur les moutons. Ils étaient là, il y en avait à perte de vue sur le tissu et ils  restaient là, sans qu'aucune main humaine ne vienne plus jamais les déloger.
Espoir qui paniquait sec, essuya son visage avec ses moignons (le pauvre, il partait vraiment en miettes).

Il pensait "-Mais si je disparaît, que reste-t-il ? "
Confiance, entendant ses pensées, car en plus d'être éclatante (et ce n'était pas seulement parce qu'elle était maquillée comme une voiture volée), elle était aussi télépathe..lui répondit "-Ne t'inquiète pas Espoir, maintenant que je suis revenue tout ira bien."
Puis le prenant tendrement dans ses bras elle lui chuchota à l'oreille "-Nous aurons d'autres projets,d'autres envies, d'autres amours..Soit patient et tu renaîtras". Espoir sentant ses forces revenir, tout contre le cou de Confiance, timidement acquiesça."


Au bout de la manche gauche, tournant le dos aux autres, Trahison était bien seule et ne savait que faire d'elle-même. Depuis que les autres l'avaient isolée, elle sentait ses forces s'amenuiser. Elle avait cru plusieurs fois disparaitre tant tous prenaient soin de l'ignorer. Elle sentait leur application à feindre son absence avec tant de force, que leur indifférence en était encore plus cruelle. Elle écoutait la discussion et enrageait de voir Colère, éteinte, au milieu des autres, se réjouir de
nouveaux bonheurs à venir. Au début elle y avait cru, mais à présent Colère n'avait plus que de rares soubresauts et Trahison savait que plus jamais elle n'atteindrait la magnificence du mois passé..
En soupirant, elle se retourna les bras croisés sur sa poitrine, elle fixait les moutons d'un air rageur quand son attention fût attiré par un panier. S'approchant, elle eût la surprise d'y trouver...je vous le donne en mille : un joli poupon (les traditions ont la peau dure).
Toute rose, toute neuve, la petite Rancoeur, adorable dans ses langes de coton, ouvrait ses grands
yeux à la vie.
"-C'est toi ma maman ?" demanda la jolie poupée
Trahison était faible. Elle ne vivait que par procuration, elle savait que si les autres pardonnaient, elle disparaîtrait à jamais. Il lui restait peu de temps, sans réfléchir elle répondit à l'enfant :
"-Oui, je suis ta maman et tu vas voir ensemble, on va bien s'amuser !"
Le poupon que l'attention de " sa mère" avait nourri, tendit des bras tentaculaires, s'accrocha à elle et d'un bond sortit de son berceau.
"-Wahou !! tu grandis vite !" dit Trahison d'une voix un peu forte qui trahissait sa nervosité. Elle se disait surtout qu'elle aurait dû réfléchir un peu plus avant de faire un bébé toute seule... Les bras de la petite continuaient de s'enrouler autour d'elle, faisant craquer ses os, serrant ses côtes, l'oppressant, elle avait du mal à respirer à présent. Elle était prise dans l'étau de la taille aux épaules ..
"-J'aurais dû couper le cordon bien avant ". se dit-elle . Mais voilà , les mômes on leur cède toujours tout ...
"-Putain, je vais finir en bonhomme Michelin !!!!. C'est donc vrai, après une grossesse, on ne retrouve plus sa silhouette ? "eut -elle le temps de penser avant de se mettre à hurler


Personne ne sera surpris si je dis que c'est Espoir qui fût le premier à l'entendre..
"-Et meeerde !!! Je sais pas ce qui se passe mais on va avoir besoin de Mère Thérésa!!" cria-t il aux autres avant de se précipiter vers les moutons et surtout les cris !


Malgré l'urgence de la situation, les autres ne bougèrent pas. A l'encolure, Jésus venait d'apparaître!
Son bâton de berger à une main, une valise pleine d'autocollants dans l'autre et ses cheveux qui flottaient au vent.
"-On dirait que Mère Théresa a changé ses plans de carrière ! murmura Colère ..et qu'elle a plus d'ambition que ce que son humble personne ne veut bien reconnaître ..
"-Hihi !! Charité bien ordonnée commence par soi -même" ne put s'empêcher d'ajouter Orgueil
Jésus, qui était en fait Bonté, revenait d'une retraite paisible. Une retraite qui s'était avérée indispensable après le feu du mois passé. Un feu si terrible qu'il avait bien failli l'anéantir. Elle avait eu beau dire, beau faire, les autres ne l'écoutaient plus. Pire, ils l'avaient accusé de leur malheur !
Alors elle était partie, le coeur en miettes, seule. Portant en son sein cette honte terrible que l'on ressens seulement quand on est rejetée. Se disant qu'elle était la cause de tout, persuadée de s'être perdue pour toujours... et elle avait rejoint ce centre de remise en forme dont les copines lui avaient tant parlé (qu'est ce qu'on ferait sans les copines!!).
Elle y avait rencontré le beau Zack , un kiné du coeur. Attention, un professionnel, elle n'avait pas le coeur à la bagatelle!! Il avait massé son pauvre coeur jour après jour pour empêcher les chaires de durcir, l'organe de s'assécher..lui chuchotant à l'oreille à quel point elle est était indispensable dans ce monde , qu'elle en était la petite douceur. Doucement, patiemment, il l'avait réparé. Elle savait que ces sutures étaient encore fragiles mais Bonté avait repris du poil de la bête !


Revenons à notre histoire ..donc : faisant fi des remarques sur son look, Bonté lâcha sa valise et son bâton, saisie sa tunique de pauvre pêcheur et la soulevant au dessus de ses genoux , Elle fonça à son tour vers les hurlements qui se faisaient râles à présent (Trahison est tenace mais quand même!!)
Le spectacle était efffrayant, et Bonté ne comprit pas tout de suite ce qu'elle voyait, Espoir était accroché à un ..bonhomme Michelin dont la figure était toute bleue !! et mordait à pleines dents un de ses bras dodus!!
Voyant Bonté, Rancoeur eut un sursaut et dessera son étreinte.
Bonté leva alors son bras (au centre, elle avait vu un autre Jesus le faire ..) et fixa d'un doigt accusateur Rancoeur qui faisait, à présent, nettement moins la maline ! Celle-ci relâcha tout à fait sa victime, se jeta au sol, y tomba avec un bruit humide et flasque, se ratatina et se traina lamentablement jusqu'à son panier dans lequel elle grimpa avec peine.
Bonté n'eut rien de plus à faire, Tout le monde sait que Bonté ne frappe jamais. Malheureusement elle ne tue pas non plus.
D'une voix douce et ferme, celle qui sentait ses sutures prêtes à péter, demanda :
«-Qui a laissé Rancoeur entrer ici ? «
Colère et Orgueil qui malgré tous leurs défauts, n'étaient pas dénués de franchise, répondirent d'une seule voix
«-Moi !!»
Trahison, couchée à plat dos, bras et jambes écartés, peinant encore à retrouver son souffle, sourit et se dit en son for intérieur
«-Comment ai-je pu douter de ces deux là !! «


Bonté se laissa tomber à côté de Confiance qui n'avait pipé mot depuis un bail et dont la peau du visage à présent blanche comme la craie contrastait affreusement avec son maquillage, lui donnant un air de clown triste qui aurait fait pleurer n'importe qui.
Bonté était fatiguée, tellement fatiguée. Elle était redevenue Mère Thérésa. (par magie quoi..) bien qu'elle songeait de plus en plus à changer sérieusement de look. D'abord elle en avait rien à talquer de la religion et puis elle était une petite douceur après tout.. Chassant ses pensées égoïstes, elle laissa sa modestie et son empathie naturelles reprendre le dessus (bon, elle est un peu conne aussi dès fois Bonté ..) et remis ses vêtements habituels.
«-Quand on est gentil, faut être discret. Notre société ayant fait de la gentillesse un défaut.. et puis y'a urgence là !» se dit-elle pour se rassurer un peu.


C'est donc la coiffe un peu de travers (tellement elle avait fait vite), qu'elle s'adressa aux autres.
«-Nous ne parviendront à rien si nous ne pardo... » le reste de sa phrase mourut sur ses lèvres.

Avec une effrayante synchronicité, les yeux de Colère étaient passés du noir au rouge éclatant et ceux de Chagrin s'étaient mis à dégouliner de larmes si énormes qu'on eût dit qu'il n'avait pas pleuré depuis la veille ou l'avant veille !
Bonté leva les yeux au ciel cherchant de l'aide, mais elle n'y trouva que le plafond. Elle soupira. Brusquement elle avait compris. La lutte serait encore longue. Il leur faudrait s'affronter, confronter leurs peurs avant de retrouver l'équilibre. Lutter pour que chacun reprenne sa place...que Rancoeur et Colère s'effacent d'elles-même emmenant avec elles Trahison et Chagrin,
Le temps de l'acceptation était venu mais long serait le chemin jusqu'au pardon.. alors seulement là, tout pourrait recommencer.
Puis Bonté se dit qu'il ne faudrait pas qu'elle s'oublie. Qu'elle prenne le temps de se faire masser le coeur, qu'elle change de look.. mais bon c'était un peu superficielles comme pensées, et vue la gravité de la situation, elle s'en voulut d'avoir des pensées si égoïstes encore une fois..


Elle entra dans la pièce et s'approcha de la table. Elle passa sa main, doucement sur le tissu de la chemise, un peu comme pour la caresser et chasser les moutons aussi. Un jour, elle reviendrait la terminer, mais d 'abord elle avait son cocon à finir et de nouveaux liens à tisser..